Jusque vers 1600, la croissance de Paris sur la rive gauche se déploie à l’ouest sur l’axe de la rue de Sèvres. Au XVIIe siècle, elle se démultiplie sur de nouveaux axes parallèles à la Seine : la rue de Lille, la rue de l’Université, la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle, la rue de Varenne. Engagé en 1622, le lotissement de la reine Margot a constitué le premier acte de cette expansion [1].

L’hôtel et les jardins de la reine Margot

Marguerite de Valois, fille d’Henri II et de Catherine de Médicis, a épousé Henri de Navarre en 1572 [2]. En 1605, six ans après l’annulation de son mariage, elle a été autorisée à quitter le château d’Usson, en Auvergne, où elle était exilée depuis 1587. Après avoir résidé quelque temps au château de Madrid et à l’hôtel de Sens, elle décide de se faire construire un hôtel rue de Seine – à hauteur des actuels n° 2 à 10 [3].

En écho au jardin des Tuileries, qui dessert le palais que Catherine de Médicis, sa mère, a fait construire entre 1564 et 1572 [4] sur l’autre rive de la Seine, Marguerite de Valois s’engage à partir de 1606 dans l’acquisition de terrains, depuis la rue de Seine jusqu’au-delà de l’actuelle rue de Bellechasse, pour adjoindre à son hôtel un vaste jardin et un parc.

Plan de Vassalieu (1609) : détail montrant l’hôtel
et les jardins de la reine Margot.

Le parc prend en largeur depuis la Seine jusqu’à l’actuelle rue de l’Université, sauf deux enclaves en bordure de la propriété, du côté de la Seine : une tuilerie, dite « aux Flamands » et une ferme, dite « de la Grenouillère » – sur l’emplacement actuel du musée d’Orsay. Le parc, en partie planté d’ormes, est ouvert et accessible aux habitants du quartier qui en font un lieu de promenade [5] le long des allées qui y sont tracées.

A sa mort, le 27 mars 1615, Marguerite de Valois lègue sa propriété au roi Louis XIII. Elle laisse d’importantes dettes et, pour régler ses nombreux créanciers, le Conseil du roi recommande la vente de l’hôtel, du jardin et du parc. La vente est décidée par un arrêt du Parlement du 7 septembre 1615. Le 7 mars 1616, les créanciers enclenchent une procédure de saisie. La procédure va prendre plusieurs années. Il faudra attendre 1620 pour disposer d’un rapport d’experts  estimant la valeur des biens et d’un arrêt du Conseil du roi ordonnant la mise en adjudication.

Le lotissement entre 1622 et 1650

Le 22 mars 1622, un consortium de cinq financiers –  Jacques de Garsanlan, Jacques de Vassan, Jacques Potier, Joachim de Sandras et Louis Le Barbier – se porte acquéreur de la totalité pour 315 000 livres.

Les associés font dresser par Christophe Gamart, juré-maître maçon et voyer de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, un plan général de lotissement. En fonction de ce plan, seront ouvertes dans la longueur du parc, parallèles à la Seine, deux grands-rues : les rues de Verneuil et de Bourbon [rue de Lille] et, transversalement, six rues : la rue de la Petite-Seine, qui prendra le nom des Petits-Augustins en 1637 [rue Bonaparte] ; trois rues résultant de l’alignement des anciens chemins de Saint-Père [rue des Saints-Pères], du Bac et de Bellechasse ; une cinquième ouverte entre les rues de Saint-Père et du Bac, qui prend le nom de  rue du Pont [rue de Beaune] [6] ; une sixième, ouverte plus tard (en 1680), entre les rues du Bac et de Bellechasse (sans atteindre le quai du fait de l’enclave de la Grenouillère) qui prend le nom de Jean Potier [rue de Poitiers] [7].

Les associés se sont réservés quelques parcelles : l’hôtel de Le Barbier est construit quai Voltaire – à hauteur des n° 3 à 5 actuels [8] – celui de Jacques de Vassan quai Malaquais, tout comme celui de Jacques de Garsanlan – respectivement aux n° 1 et 5 actuels [9]. Quelques lots sont vendus sur l’emplacement de l’hôtel de la reine Marguerite et de son jardin. Mais, sur la partie du parc, les associés ne trouvent pas d’acquéreurs.

En 1628, ils renoncent à la vente en commun et décident de se partager les terrains. Potier, Sandras, les héritiers de Vassan et de Garsanlan se bornent à vendre le mieux possible leurs parcelles non bâties. Le Barbier a une toute autre approche. Il multiplie les constructions sur ses terrains pour offrir aux acheteurs des parcelles déjà bâties. Surtout, il engage des opérations en vue de mettre en valeur les terrains lotis : un pont, une pompe, un quai, un marché.

Plan de Johannes Jannssonius (publié en 1657) : détail montrant le Pont Rouge et la progression du bâti autour des années 1640.

Le 21 novembre 1631, Le Barbier traite avec Robert Chuppin, maître charpentier, pour la construction d’un pont de bois, monté sur pilotis, destiné aux piétons, aux cavaliers, aux bestiaux se rendant au marché. A chaque extrémité, une maison de péage. Vers le milieu, une pompe qui doit alimenter en eau les maisons à bâtir, pour laquelle un contrat est conclu avec Etienne Richot, maître fontainier, le 9 janvier 1632. Le 24 juillet 1634, les travaux sont achevés. Le pont prend le nom de Pont-Rouge ou Pont-Barbier.

Le 9 janvier 1632, Le Barbier traite avec Christophe Gamard, maître maçon, en vue de la construction d’un quai depuis la porte de Nesle jusqu’à la rue du Bac. Les travaux prendront de nombreuses années et ne sont pas encore achevés en 1650.

Dans le carré formé par les rues du Bac, de Verneuil, du Pont [rue de Beaune] et de Bourbon [rue de Lille], une halle est bâtie entre 1636 et 1643. Formée de deux hangars accolés, elle est entourée d’une ceinture de 26 petites maisons. Selon le traité signé le 23 novembre 1633 entre le Conseil du roi et Charles Froger, commis de Le Barbier, ce devait être une halle aux blés, où seraient vendus tous les blés amenés du côté de la Beauce. Il y fallait toutefois l’autorisation de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Son opposition – et sans doute celle des marchands de blé – conduira à transformer la halle en marché.

En dépit de ces travaux destinés à les valoriser, les terrains ont du mal à se vendre – ces difficultés étant accrues par la faillite de Le Barbier au début de 1641, puis sa mort en décembre – et quelques décennies seront nécessaires pour que les parcelles trouvent acquéreurs.

Le lotissement en 1700

En 1700, tout est changé. Entre la rue des Saints-Pères et la rue du Bac, tous les îlots sont désormais bâtis, entre hôtels et maisons de rapport. Plusieurs de ces maisons appartiennent aux Théâtins, dont le couvent est situé entre le quai des Théâtins [quai Voltaire] et la rue de Bourbon [rue de Lille], sur l’emplacement des actuels n° 17 à 25 du quai Voltaire, et des n° 26 à 32 de la rue de Lille [10] (au n° 26, on voit encore aujourd’hui le portail de la seconde entrée de l’église du couvent).

26 Rue de Lille, où le portail de la seconde entrée de l’église du couvent des Théâtins a été préservé.

La Halle Le Barbier a disparu, et les bâtiments ont été transformés pour accueillir la Compagnie des Mousquetaires gris (quelques travées de trois étages sous comble brisé subsistent encore aujourd’hui à l’angle des rues du Bac et de Verneuil [11]).

Sur la Seine, le Pont-Rouge a disparu. Coupé par les eaux en juillet 1642, il a été refait en 1651, incendié en 1654, encore emporté par les eaux en 1656, refait de nouveau en 1660, finalement emporté par la débâche des glaces en février 1684. Un pont en pierre le remplace : le Pont-Royal, dont la construction, entre 1685 à 1689, marque une étape importante dans le développement du faubourg Saint-Germain en créant un accès direct au quartier du Louvre et du Palais-Royal (voir Le développement des faubourgs 1600-1790 (1/4)).

CARTES

Michel Huard, Atlas historique de Paris :

Cartes du XVIIe siècle :

BIBLIOGRAPHIE

BRESC-BAUTIER Geneviève, CAGET Denis, JACQUIN Emmanuel, Jardins du Carrousel et des Tuileries, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 1996, 162 p.

CHADYCH Danielle, LEBORGNE Dominique, Atlas de Paris. Evolution d’un paysage urbain, Paris, Editions Parigramme / Compagnie parisienne du livre, 1999, 199 p.

DUMOLIN Maurice, Etudes de topographie parisienne, Paris, Impr. Daupeley-Gouverneur, 1929-1931, 3 vol.

HILLAIRET Jacques, Dictionnaire historique des rues de Paris, Paris, Editions de Minuit, 1963, 3 vol.

LAVEDAN Pierre, Nouvelle Histoire de Paris : Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Association pour la publication d’une Histoire de Paris, 1993, 732 p. (avec un supplément de Jean Bastié) [1ère édition 1975]

NOTES

[1] LAVEDAN 1993, p. 265

[2] Cet article a pour source, sauf précision contraire, DUMOLIN 1929-1931, I p. 132-178

[3] HILLAIRET 1963, II p. 510

[4] BRESC-GAUTIER 1996, p. 16

[5] DUMOLIN 1929-1931, I p. 132

[6] HILLAIRET 1963, I p. 165

[7] HILLAIRET 1963, II p. 284

[8] HILLAIRET 1963, II p. 659

[9] HILLAIRET 1963, II p. 90 – DUMOLIN 1929-1931, I p. 144-145

[10] HILLAIRET 1963, II p. 660 et p. 45.

[11] CHADYCH 1999, p. 76-77

ILLUSTRATIONS

(1) Plan de Vassalieu (détail) – Gallica BNF

(2) Plan de Johannes Jannssonius (détail) – Bibliothèque Royale des Pays-Bas via Wikimedia Commons

(3) Rue de Lille – PI (mars 2019)

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