L’expansion de Paris au XVIIe siècle rendait probable l’urbanisation de l’île Saint-Louis, située juste en amont de l’île de la Cité. Ce lotissement a toutefois une autre origine. Il naît de l’idée de bâtir de nouveaux ponts à l’est de la ville. La décision de confier le financement de ce projet à des personnes privées – selon un pratique nouvelle inaugurée sous le règne de Louis XIII (1610-1643) – explique les difficultés rencontrées, nées de l’ampleur des capitaux à mobiliser pour bâtir les ponts et les quais, aménager les terrains, les lotir ; et de la durée de leur immobilisation.

Des ponts sur la Seine

La croissance de la ville a posé très vite la question de la liaison des deux rives. Au XVIe siècle, cette liaison n’est assurée que par quelques bacs et par des ponts prenant tous appui sur l’île de la Cité : dans l’axe des rues Saint-Jacques et Saint-Martin, le Petit-Pont et le Pont-Notre-Dame ; dans l’axe des rues de la Harpe [boulevard Saint-Michel] et Saint-Denis, le Pont-Saint-Michel au sud, et le Pont-au-Change doublé du Pont-aux-Meuniers, au nord [1].

Plan de Belleforest (1575) : détail montrant les ponts sur la Seine.

En novembre 1577, le prévôt des marchands expose au roi l’idée de construire un nouveau pont qui pourrait prendre appui sur l’île de la Cité –  ce sera le Pont-Neuf,  bâti entre 1578 et 1604 – ou bien, seconde hypothèse, sur l’île aux Vaches [2].

L’île aux Vaches et l’île Notre-Dame – dont la réunion donnera naissance à l’île Saint-Louis – sont des biens de la mense du Chapitre de Notre-Dame. Ces terrains sont inhabités. Ils servent de pâturages aux vaches. Des lavandières y étendent leur linge.

L’idée émise en 1577 d’y construire des ponts n’a pas eu de suite, mais elle va renaître en 1608 à l’initiative d’un entrepreneur, Christophe Marie qui propose au roi un système de pont de bois de son invention, capable de supporter n’importe quel charroi, y compris l’artillerie. Il offre de faire à ses frais un pont, à l’endroit qu’on lui désignerait, en contrepartie des droits de péage durant 20 ans.

Le 30 août 1608, le Conseil du roi accepte la proposition de Marie. Sully, grand voyer de France, ordonne de commencer par Neuilly, où la traversée par bac n’est pas sans danger (au point que le 9 juin 1606, Henri IV, la reine, le duc de Montpensier et la princesse de Conti ont manqué de s’y noyer quand leur lourd carrosse a glissé dans la Seine au moment de l’embarquement). Le pont de Neuilly, commencé au début du 1609, est livré à la circulation le 10 septembre 1611 [3].

Dès la fin de 1609 ou au début de 1610, Marie propose à Henri IV de relier le quai des Ormes [quai de l’Hôtel-de-Ville] et le quai de la Tournelle par un nouveau pont prenant appui sur l’île Notre-Dame. Le roi, qui vient de créer la place Royale [place des Vosges] et qui a le dessein de créer la place de France, y est très favorable (voir Le Marais 1600-1700). La mort d’Henri IV, le 14 mai 1610, suspend un temps le projet. Dès novembre 1611, toutefois, il reprend son cours quand le Conseil du roi transmet pour avis aux Trésoriers de France, chargés de la voirie, les offres de Marie. Après une longue instruction, ces offres sont acceptées. Un contrat est conclu 19 avril 1614, confirmé par lettres patentes du 6 mai [4].

Le contrat Marie

Aux termes de ce contrat, Marie prend l’engagement de bâtir un pont en pierre prenant appui sur l’île Notre-Dame ; de réunir cette île à l’île aux Vaches, en comblant le fossé qui les sépare depuis le XIVe siècle ; d’y construire des quais maçonnés.

Plan de Vassalieu (1609) : détail montrant l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches.

En contrepartie, Marie pourra tirer bénéfice du lotissement et de la vente des terrains de l’île. A cette fin, le contrat lui en transmet la propriété – le roi s’engageant à indemniser le Chapitre – sauf les rues, qui seront pavées à ses frais. Marie pourra aussi construire un jeu de paume et une maison de bains et, sur les ponts, des maisons et boutiques, sur le modèle du pont Notre-Dame.

Il bénéficiera par ailleurs des droits de péage sur les ponts provisoires en bois ; des droits de cens, lods et ventes, acquis pour 60 ans à partir de la fin des constructions (avant de faire retour au roi) ; des droits de transit des bateaux ; des revenus tirés de guideaux de pêche ; des revenus tirés des six moulins qu’il est autorisé à installer du côté de la Tournelle.

Bien que Christophe Marie se soit associé dès février 1611 avec Lugles Poulletier, commissaire des guerres puis, en mai 1614, avec François Le Regrattier, trésorier des Cent-Suisses – Poulletier détenant la moitié des parts, Marie et Le Regrattier chacun un quart – il ne dispose pas des capitaux nécessaires. Il devra emprunter, en escomptant une avancée rapide des travaux et une revente rapide des terrains [5].

L’opposition du  Chapitre de Notre-Dame

Or des retards multiples vont s’accumuler, dont la première source est l’opposition formée dès le 16 juillet 1614 par le Chapitre. Celui-ci demande une indemnisation d’une part pour les terrains dont il est dépossédé, d’autre part pour les dommages que ne manquera pas de subir, selon lui, la pointe orientale de l’île de la Cité, dite « la-Motte-aux-Papelards » ou « le Terrain », en cas de crue, les hauts quais de l’île Saint-Louis venant accroître la vitesse du courant.

« Le Terrain », pointe orientale de l’Ile de la Cité, vue de l’île Saint-Louis (quai d’Orléans)

Il s’ensuivra un contentieux de plusieurs années. Le 6 octobre 1616, le Conseil du roi rend un premier arrêt. Pour les terrains, le Chapitre recevra 1200 livres de rente annuelle, à prendre sur le Domaine royal de Paris, plus les droits de cens, lods et ventes, au terme des 60 ans. Pour protéger la pointe de l’île de la Cité, Marie devra faire revêtir de pierre de taille « tout le circuit du lieu et endroict communément appelé le Terrain Nostre-Dame », ce dont il sera « récompensé par le roi ». Cet arrêt ne donne pas satisfaction au Chapitre. Deux nouveaux arrêts du Conseil les 30 août 1618 et 26 juin 1619, devront le confirmer, sans mettre fin à la lutte judiciaire qui reprendra dès 1623 [6].

L’exécution du contrat Marie (1614-1623)

Les travaux en vue de réunir les deux îles, de bâtir les ponts et les quais, commencent en août 1614 ; puis, très rapidement, l’aménagement des terrains. Les premières rues sont tracées : la rue des Deux-Ponts, la rue transverse qui deviendra la rue de Saint-Louis-en-l’Ile. Des lots sont très tôt constitués : deux ventes sont réalisées en 1615.

Il faudra toutefois attendre la construction, en 1617-1618, d’un pont de bois provisoire reliant l’île au quai des Ormes [quai de l’Hôtel-de-Ville] et, en 1619-1620, d’un second la reliant au quai des Tournelles, pour que de nouvelles ventes se produisent et qu’apparaissent les premières maisons.

Le Pont Marie à la fin du XVIIIe siècle, aquarelle.
A cette date, les maisons bâties sur le pont à l’origine
ont toutes été démolies.

En attendant, Marie a dû emprunter et, pour garantir ses créanciers, il a obtenu en 1617 un partage des terrains de l’île : 1000 toises lui ont été attribuées, 1000 à Le Regrattier, 2000 à Poulletier. La rue Regrattière [rue Le Regrattier] a été ouverte lors de ce partage.

Les difficultés financières des associés, l’insuffisance manifeste de leurs moyens, les retards en résultant annoncent les tentatives d’éviction par des financiers soudain intéressés au projet qui se dessine [7].

Le contrat La Grange (1623-1627)

Ces tentatives prennent corps le 16 septembre 1623, quand le Conseil du roi conclut avec La Grange, représentant un consortium de gros financiers, un nouveau contrat, qui reprend l’essentiel des dispositions du contrat Marie. La Grange – associé à Philippe de Coulanges et Claude Charlot – s’engage à terminer les travaux en 6 ans. En contrepartie, il acquiert la propriété des terrains des îles, dont le roi indemnisera le Chapitre. Il peut y construire un jeu de paume, une maison d’étuve, dix étaux de bouchers. Des recettes lui sont affectées : droits de péage sur les ponts ; droits de cens, lods et ventes, acquis pour 60 ans à partir de la fin des travaux.

Marie et ses associés ne font pas opposition à cette éviction. Une estimation des travaux qu’ils ont réalisés, faite pour le compte de La Grange en vue de déterminer le montant de leur indemnité, nous apprend qu’ils ont engagé 498 900 livres, et perçu 170 000 livres des parcelles vendues. Le montant des capitaux qu’ils ont immobilisés, 330 000 livres, est donc considérable. On peut imaginer qu’ils sont prêts à se retirer pour une indemnité de ce montant.

Mais cette indemnité – dont l’estimation est produite en 1626 – est, semble-t-il, trop élevée pour La Grange et ses associés. Après négociation, par un arrêt du 24 juillet 1627, le Conseil substitue Marie, Le Regrattier et Poulletier dans l’exécution du contrat du 16 septembre 1623, dont toutes les clauses sont maintenues.

Nous savons peu de choses sur l’exécution du contrat La Grange entre ces deux dates, si ce n’est qu’un troisième pont en bois est construit, qui relie l’île Saint-Louis à l’île de la Cité. Les travaux ont sans doute continué – ils seront à l’origine d’un contentieux sur l’estimation de l’indemnité due à La Grange, qui se terminera par une transaction réglée par la cession de terrains [8].

L’exécution du nouveau contrat Marie (1627-1643)

Entre 1627 et 1643, les travaux se poursuivent, en dépit des conflits qui surgissent alors entre Marie, Le Regrattier et Poulletier, sur le choix des entrepreneurs. En dépit également des difficultés financières, qui perdureront jusqu’à ce que les associés soient à nouveau évincés en 1643.

Le conflit avec le Chapitre se trouve quant à lui réglé par un nouvel arrêt du Conseil du 25 avril 1634, qui porte le montant de l’indemnité qui lui est due à 50 000 livres. Cet arrêt satisfait le Chapitre, mais le roi tardera encore à verser cette indemnisation, qu’il a pourtant promise dès l’origine du projet. Il finira d’ailleurs par s’en dispenser. Le 14 mai 1642, Richelieu décide que les 50 000 livres seront payés par les propriétaires de l’île, à proportion de la taille de leurs parcelles.

Ces propriétaires sont désormais nombreux. La liste en est connue par le rôle de la taxe des boues établi vers 1641-1642, et par un toisé du 16 juin 1642 qui indique aussi la forme et la superficie des lots.

Vers 1633-1635, la pointe orientale s’est construite – peu avant l’ouverture du pont Marie en pierre. Entre 1638 et 1643, l’intérieur de l’île achève de se bâtir, des hôtels apparaissent sur les terrains bordant les quais : en 1638, l’hôtel de Bretonvilliers ; en 1640, hôtel Lambert de Thorigny ; en 1641, l’hôtel Hesselin. Les rues Poulletière [rue Poulletier], Guillaume [rue Budé] de Bretonvilliers sont ouvertes à cette époque [9].

« Vue de la pointe de l’île Notre-Dame à Paris » (actuel quai de Béthune), dessin de Gabriel Perelle (1603-1677). On aperçoit le somptueux hôtel de Brétonvilliers, aujourd’hui disparu.

Le pont Marie est également construit de deux rangées de 25 maisons, copiées sur celles du pont Notre-Dame, que complèteront deux ailes le long des quais de la rive droite, portant chacune 18 maisons (toutes les maisons de l’aile amont auront disparu en 1741, celles du pont et de l’aile aval en 1786) [10].

Le contrat Le Marier (1643-1655)

En 1643, près de trente ans  se sont écoulés depuis la signature du premier contrat et il reste encore à bâtir le pont en pierre de la Tournelle, à achever les quais, à revêtir le Terrain-Notre-Dame, à verser les 50 000 livres dus au Chapitre. Les habitants de l’île, qui se sont liés devant notaire, présentent alors une offre au Conseil, qui sera acceptée le 2 mai 1643. Selon ce nouveau contrat, le groupement des habitants se substitue à Marie et à ses associés pour réaliser ces opérations. En contrepartie, il reçoit les terrains encore invendus – qui seront cédés aux enchères – ainsi que les droits de cens, lods et ventes, pour le temps restant à courir sur les 60 ans, et les péages des ponts en bois [11].

En 1656, le pont en pierre de la Tournelle est ouvert à la circulation. A cette date, la quasi-totalité de l’île est construite. A côté de beaux hôtels, on y trouve surtout des maisons bourgeoises, quelquefois très modestes, où résident des artisans – certains ont été payés en terrains de leurs travaux dans l’île – et une large population de magistrats, procureurs, avocats, greffiers, conseillers, attirés par la proximité du Palais [12].

CARTES

Michel Huard, Atlas historique de Paris :

Cartes du XVIIe siècle :

BIBLIOGRAPHIE

DUMOLIN Maurice, Etudes de topographie parisienne, Paris, Impr. Daupeley-Gouverneur, 1929-1931, 3 vol.

FIERRO Albert, Histoire et dictionnaire de Paris, Paris, Robert Laffont, 1996, 1220 p.

NOTES

[1] FIERRO 1996, p. 1086-1089

[2] DUMOLIN 1929-1931, III p. 4

[3] DUMOLIN 1929-1931, III p. 4-7

[4] DUMOLIN 1929-1931, III p. 9-12

[5] DUMOLIN 1929-1931, III p. 13-14

[6] DUMOLIN 1929-1931, III p. 15-17

[7] DUMOLIN 1929-1931, III p. 18-24

[8] DUMOLIN 1929-1931, III p. 25-30

[9] DUMOLIN 1929-1931, III p. 30-45

[10] DUMOLIN 1929-1931, III p. 259-284

[11] DUMOLIN 1929-1931, III p. 51-57

[12] DUMOLIN 1929-1931, III p. 284

ILLUSTRATIONS

(1) Plan de Belleforest (détail)

(2) Plan de Vassalieu (détail)

(3) Ile Saint-Louis – PI (mars 2019)

(4) Le Pont Marie, aquarelle anonyme – Gallica BNF

(5) Dessin de Gabriel Perelle – Gallica BNF

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