La ville romaine occupe la rive gauche de la Seine et l’île de la Cité.

C’est une petite ville – qui devait compter entre 6000 et 8000 habitants [1].

D’abord – évidemment – au regard de la ville actuelle. Quand on se promène dans le Paris d’aujourd’hui en partant du Musée de Cluny, on quitte le site de Lutèce dès qu’on atteint les abords du théâtre de l’Odéon à l’ouest, du Val-de-Grâce au sud, du lycée Henri-IV à l’est, du boulevard Saint-Germain au nord, sauf le monceau de Saint-Séverin qui assurait, à l’abri des inondations, le passage vers l’île de la Cité [2].

Claude, empereur romain (41-54),
Galerie des Glaces du Château de Versailles.

A l’intérieur de cet espace, la ville romaine est structurée par un réseau orthogonal de  voies, dont il reste des traces archéologiques dans les sous-sols, mais peu dans le parcellaire actuel. Fait exception la rue Saint-Jacques, dont on est à peu près certain qu’elle constituait le cardo maximus de la ville [3]. Le cœur de la ville, le forum, est situé sur la montagne Sainte-Geneviève. Bâti sur l’axe de la rue Soufflot, il s’inscrit à l’intérieur du quadrilatère défini aujourd’hui par la rue Cujas, le boulevard Saint-Michel, la rue Malebranche, la rue Saint-Jacques [4].

Lutèce est aussi une petite ville dans la Gaule romaine, dont la principale cité est Lyon. Lyon est le point de départ des quatre grandes routes ouvertes par Agrippa, peu après la conquête : vers Arelate (Arles) et la Méditerranée ; vers Mediolanum (Saintes) et l’Aquitaine ; vers Augusta Treverorum (Trêves) et le Rhin ; vers Portus Itius (Wissant ?) et le pas de Calais. La voie qui mène de Lyon à Portus Itius passe à l’écart de Lutèce par Andemantunum (Langres), Durocortorum (Reims) et Samarobriva (Amiens) – c’est le chemin préféré des Italiens – ou par Agedincum (Sens), Augustomagus (Senlis) et Caesaromagus (Beauvais) – c’est le chemin préféré des Massaliotes [5]. Encore en 385, dans la nouvelle organisation territoriale que Maxime met en place, les quatre métropoles de la Gaule sont Lyon, Rouen, Tours et Sens, et Lutèce est rattachée à Sens [6].

Mais Lutèce est une ville prospère où l’on bâtit à partir du règne de Claude (41-54) [7] un forum, des thermes, des amphithéâtres… et que le réseau des voies romaines relie, au-delà des villes voisines – Senlis, Rouen, Dreux, Chartres, Orléans, Melun, Sens et Meaux [8] – aux grands itinéraires commerciaux.

En subsistent aujourd’hui les thermes de Cluny, construits sous Marc-Aurèle entre 161 et 180, alimentés par un aqueduc construit à la même époque, drainant les eaux captées au sud de Wissous [9]. Subsiste aussi quelque chose des arènes de Lutèce, dont les gradins prennent appui sur les premières pentes de la montagne Sainte-Geneviève et dont il est à peu près certain qu’elles sont toujours restées à l’écart et en dehors de l’agglomération [10].

Les arènes de Lutèce, photographiées par Jean-Eugène Durand (1845-1926).

Subsiste surtout le réseau primitif des voies, qui va structurer durablement le développement de la ville. Des débats existent sur l’ancienneté de ces voies, dont certaines, probablement, étaient antérieures à l’arrivée des Romains.

Deux axes – nord-sud et est-ouest – sont fondamentaux.

L’axe nord-sud suit les rues de la Tombe-Issoire, du faubourg Saint-Jacques, Saint-Jacques, Saint-Martin, du faubourg Saint-Martin, les avenues de Flandres et Corentin-Cariou. Il a peut-être pour origine lointaine la route des Pyrénées au Rhin, « qui conduisait, à l’aube de l’âge des métaux, du pays du cuivre, de l’étain et du fer à celui de l’ambre et des fourrures [11] », route qui passait, selon Michel Roblin, par Dax, Bordeaux, Saintes, Poitiers, Tours, Orléans, franchissait la Seine à Paris pour rejoindre Senlis, Pont-Sainte-Maxence, Saint-Quentin, Maastricht et Cologne.

A l’époque romaine, cet axe est doublé, rive droite, par la rue Saint-Denis, sur le chemin de Rouen contournant par le nord les méandres de la Seine [12].

L’axe est-ouest – tout entier sur la rive droite – suit les rues de Charenton, Saint-Antoine, du Roi-de-Sicile, de la Verrerie, des Lombards, Saint-Honoré, du faubourg Saint-Honoré. A l’époque celte, il devait assurer la liaison entre la capitale des Parisii et la capitale des Senons (Sens) au sud-est, la capitale des Veliocasses (Rouen) au nord-ouest [13]. A l’époque romaine, il assurait, par Sens, la liaison avec Rome par la rive droite.

Voies romaines au départ de Lutèce
(projetées sur les voies du Paris actuel).

La route de Sens et de Rome par la rive gauche passait la Seine à Choisy-le-Roi, puis filait en ligne droite sur le tracé des avenues de Choisy et des Gobelins jusqu’à la rue de Bazeilles où se situait le gué permettant de franchir la Bièvre [14]. A partir de là, elle grimpait vers le forum par la rue Lhomond avant de suivre la rue Saint-Jacques. Un autre tracé est attesté au Bas-Empire [15] mais pourrait être bien antérieur, qui contournait la Montagne-Sainte-Geneviève, en suivant les rues Mouffetard, Descartes, de la Montagne-Sainte-Geneviève, la place Maubert, les rues Lagrange et Galande jusqu’au Petit-Pont [16].

Rive gauche, il faut encore citer le chemin de Dreux et au-delà de la Bretagne, qui suivait les rues Saint-André-des-Arts, du Four, de Sèvres et Lecourbe, et qui sera doublé en parallèle – mais à quelle époque ? – par la rue de Vaugirard [17].

Ce réseau primitif des voies a ceci de remarquable qu’il converge en un point central, aux alentours actuels du Petit-Pont rive gauche et du pont Notre-Dame rive droite, de part et d’autre de l’île de la Cité.

Fait exception, sur la rive droite, la voie qui, venant de Sens, filait en direction du Pas de la Chapelle en suivant la base des collines de Charonne, Ménilmontant et Belleville, sur un tracé qui dessinerait aujourd’hui les rues de Picpus, des Boulets, Léon-Frot, de Saint-Maur, Philippe-de-Girard. Cette voie pourrait avoir pour origine lointaine la route primitive de l’étain qui traversait la Gaule en écharpe depuis les Alpes et le Rhône jusqu’au rivage de la Manche, et évitait en passant sur ses marges la zone demi-circulaire du marais [18].

La prospérité de Lutèce commence avec le règne de Claude (41-54). Elle va connaître son apogée au IIe siècle avant d’être mise à mal par les troubles qui agitent l’empire au IIIe siècle. La rive gauche est à plusieurs reprises abandonnée, désertée deux ou trois fois entre 251 et 280, puis repeuplée sporadiquement [19]. Elle sera totalement délaissée au moment où l’empire s’effondre, au Ve siècle. La population se réfugie alors sur l’île de la Cité [20].

CARTE

Michel Huard, Atlas historique de Paris, La ville gallo-romaine

BIBLIOGRAPHIE

BUSSON Didier, Carte archéologique de la Gaule : Paris, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1998, 607 p.

CHADYCH Danielle, LEBORGNE Dominique, Atlas de Paris. Evolution d’un paysage urbain, Paris, Editions Parigramme / Compagnie parisienne du livre, 1999, 199 p.

DUBY Georges (sous la direction de), Grand Atlas Historique, Editions Larousse, 1995 [1ère édition 1978]

DUVAL Paul-Marie, Nouvelle Histoire de Paris : De Lutèce oppidum à Paris capitale de la France, Paris, Association pour la publication d’une histoire de Paris, Hachette, 1993, 402 p.

LOMBARD-JOURDAN Anne, Paris, genèse de la ville. La rive droite de la Seine des origines à 1223 – Paris, CNRS, 1976, 273 p.

ROBLIN Michel, Le Terroir de Paris aux époques gallo-romaine et franque. Peuplement et défrichement dans la civitas des Parisii, Paris, Picard, 1971, 496 p.

ROULEAU Bernard, Le tracé des rues de Paris, Paris, Centre National de la Recherche Scientifique, 1975, 129 p. [1ère édition 1967]

ROULEAU Bernard, Paris. Histoire d’un espace, Paris, Editions du Seuil, 1997, 492 p.

NOTES

[1] ROULEAU 1997, p. 23 – LAVEDAN 1993, p. 82

[2] ROULEAU 1997, Carte p. 28

[3] BUSSON 1998, p. 63-64 et carte insérée

[4] BUSSON 1998, Carte p. 97

[5] ROBLIN 1971, p. 105 – DUBY 1995, Carte A p. 24

[6] DUVAL 1993, p. 343

[7] DUVAL 1993, p. 96

[8] CHADYCH 1999, p. 21-22

[9] ROULEAU 1997, p. 22

[10] ROULEAU 1997, p. 24

[11] ROBLIN 1971, p. 96

[12] ROULEAU 1975, p. 33-34

[13] ROBLIN 1971, p. 93

[14] ROBLIN 1971, p. 90

[15] BUSSON 1998, p. 89

[16] ROULEAU 1975, p. 29

[17] ROULEAU 1975, p. 31

[18] LOMBARD-JOURDAN 1976, p. 7

[19] ROULEAU 1975, p. 40

[20] BUSSON 1998, p. 76

ILLUSTRATIONS

(1) Claude, empereur romain – Photo Coyau [CC BY-SA 3.0] via Wikimedia Commons

(2) Arènes de Lutèce – Photo Jean-Eugène Durand – Ministère de la Culture (France) – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine – Diffusion RMN (Domaine public) via Wikimedia Commons

(3) Voies romaines – VVVCFFrance [CC BY-SA 4.0] via Wikimedia Commons

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Une réflexion sur “Lutèce, du Ier au IVe siècle

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