Paris 1850-1914 : la mémoire de cette époque retient les grands travaux qui ont bouleversé le cœur de la capitale, sous le Second Empire puis la IIIe République (où se sont construits une grande partie des immeubles dits “haussmanniens”).

Mais un autre phénomène ne doit pas être occulté : le “front urbain”, qui n’a cessé de progresser depuis le XIsiècle, continue de gagner des terrains nouveaux dans Paris intra-muros (avant de déborder ses limites pour bouleverser les paysages de la banlieue, comme on le verra dans un autre article, Paris / Grand Paris : l’urbanisation de la banlieue de 1850 à 1914).

Accroître la densité des espaces déjà urbanisés dans Paris ne suffit pas en effet à répondre à la croissance de la population, même s’il subsiste de vastes réserves, là en particulier où de grandes opérations de lotissements n’ont pas encore trouvé preneurs (voir La croissance de Paris 1790-1850 3/3). Il faudra donc conquérir de nouveaux terrains, qui seront principalement situés dans les arrondissements périphériques issus de l’annexion de 1860.

La population parisienne

Pour mesurer la croissance de la population, on dispose des données issues des recensements de 1851, 1856, 1861, 1866, 1872, 1876, 1881, 1886, 1891, 1896, 1901, 1906, 1911, 1921 (pour s’arrêter à cette date).

En 1851, Paris compte 1 277 063 habitants : 1 053 261 dans les limites de la ville, 223 802 sur le territoire des communes qui, enserrées entre le mur des Fermiers généraux et l’enceinte de Thiers, seront annexées en 1860. Cinquante ans plus tard, en 1901, la population parisienne a plus que doublé : 2 714 068 habitants. Pour les autres communes du département de la Seine, la progression est tout aussi spectaculaire : 368 803 habitants en 1851, 955 862 en 1901 [i].

Nourrir Paris : L’approvisionnement des halles (Léon-Augustin Lhermitte, 1888).

Cette croissance trouve son origine dans le solde naturel (excédent des naissances sur les décès), mais surtout dans l’immigration provinciale, qui joue un rôle fondamental. « Le solde migratoire est toujours de beaucoup supérieur au solde naturel, lui-même positif. A partir de 1861 et jusqu’en 1921 (inclus), les habitants originaires de province représentent toujours plus de la moitié de la population de la Seine. [ii]»

L’espace urbanisé

Cette croissance est inégalement répartie. Tandis que les quartiers du centre, éventrés dans les années 1850, accusent dès cette époque une diminution significative, la population s’accroît surtout, en 1866, « à l’est et au sud, des Batignolles à Charonne, tout au long des boulevards. Après 1870, c’est dans le Xe et le XIe arrondissement que la progression est la plus forte, du quartier Saint-Vincent-de-Paul à celui de la Roquette. Mais c’est entre 1876 et 1881 que la population va s’accroître le plus dans tous les quartiers à la fois [sauf ceux du centre], mais surtout aux Épinettes, à Clignancourt et à la Roquette (encore). C’est notamment dans ces années-là que les trois arrondissements du sud, du XIIIe au XVe, et le XVIe lui-même, commencent à “décoller”. Après cette énorme poussée, temporaire, les accroissements ne seront plus aussi nombreux et aussi importants : après 1881, ils continueront à concerner les arrondissements périphériques, tandis que la population de ceux du centre continuera à décroître ou restera étale. [iii]»

De ces quartiers périphériques, l’Atlas de Lefèvre de 1860 donne une image précise, qui permet de mesurer l’étendue des terrains encore disponibles.

A quoi ressemblaient-ils ?

Dans une lettre qu’elle écrit à Georges Cain en 1897, Rosa Bonheur évoque ses souvenirs de la plaine Monceau : “Vous ne sauriez avoir aucune idée de ce qu’était alors ce quartier si élégant, si luxueux aujourd’hui, le boulevard de Courcelles, l’avenue de Villiers, la place Malesherbes, l’avenue de Messine : c’était la campagne, la vraie campagne ! On y voyait des cultures maraîchères, des laiteries, des étables, des guinguettes où, les jours de fortune, on allait manger sous les acacias en fleur : les vaches, les chèvres, les moutons y paissaient dans les champs, mon père et moi y faisions des études de mousses, de fougères, de troncs d’arbres” [iv].

Plus à l’est, un acte notarié décrit le paysage des Carrières d’Amérique en 1869. On y trouve “plusieurs maisons et bâtiments divers, trois hectares environ de terre en parc et jardin, douze hectares environ de terre en culture, le surplus consistant en terres à plâtre, exploitées en grande partie, et sur lesquelles il existe un établissement de fabricant de plâtre, avec quatre fours, un bâtiment accessoire, un établissement de chaufournier, composé de deux fours, et un établissement de briquetier, comprenant deux fours, avec halle et hangars” [v].

C’est principalement dans la période de 1870 à 1914 que les constructions vont se multiplier.

C’est au cours de ces années « qu’on aura, de beaucoup, le plus bâti dans l’espace parisien […] : beaucoup plus encore qu’à l’époque d’Haussmann où l’on a surtout construit le long des voies nouvelles. [vi]»

Ces opérations sont largement spéculatives. Sont à la manœuvre des financiers tels les frères Pereire – qui, avec Elie Deguingand, Augustin de Chazelles, Louis Godefroy Jadin et le baron d’Offémont, acquièrent avant 1854 de vastes terrains dans la plaine Monceau pour constituer une réserve foncière qui sera urbanisée pour l’essentiel entre 1875 et 1895 [vii] – ou tels, sur une moindre envergure, Albert Laubière, Paul Fouquiau [viii] et Jules Bariquant, dont Gérard Jacquemet a pu retracer l’activité sur les dernières décennies du siècle, principalement dans les XVIe, XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe arrondissements [ix]. Mais on y trouve aussi des initiatives locales, prises par de petits propriétaires, lotissant des surfaces limitées, desservies par des voies privées. Ainsi dans le XXe arrondissement étudié par Amina Sellali [x].

Grands oubliés de ces opérations spéculatives, les logements à faible loyer, dont le nombre diminue rapidement : 90 000 seulement seront construits de 1890 à 1901, 50 000 de 1901 à 1911. « Cette situation, où le logement se raréfie tandis que les loyers augmentent, deviendra un réel problème vers 1910 et rendra de plus en plus aigüe la nécessité de créer en contrepartie des logements sociaux. [xi] »

Peu de réalisations toutefois sortiront du mouvement des H.B.M. (Habitations à Bon Marché), et de la loi Siegfried de 1894. Parmi elles, le quartier de La Campagne à Paris.

En 1912, la loi Léon Bourgeois crée les “Offices publics d’habitations à bon marché” (OPHBM), « destinés à promouvoir et gérer des immeubles et logements destinés à des salariés, et surtout à des familles nombreuses. [xii]»

Mais ces Offices bâtiront peu à Paris avant 1914 (à l’inverse du vaste mouvement de construction de H.B.M. qui accompagnera, après la Grande Guerre, la démolition de l’enceinte de Thiers).

Carte

Michel Huard, Atlas historique de Paris :

Atlas de Lefèvre (1860)

Bibliographie

CHEVALIER Louis, La formation de la population parisienne au XIXe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1950, 312 p.

JACQUEMET Gérard, « Spéculation et spéculateurs dans l’immobilier parisien à la fin du XIXe siècle » in Cahiers d’histoire, 1976, n° 3, p. 273-306

ROULEAU Bernard, Villages et faubourgs de l’ancien Paris, Histoire d’un espace urbain, Paris, Éditions du Seuil, 1985, 379 p.

ROULEAU Bernard, Paris. Histoire d’un espace, Paris, Éditions du Seuil, 1997, 492 p.

SELLALI Amina, « La formation du XXe arrondissement. Belleville et Charonne : théorie de lotissements » in LUCAN Jacques (sous la direction de), Paris des faubourgs : formation, transformation, Paris, Pavillon de l’Arsenal / Picard, 1996, p. 38-54

SOULIGNAC Françoise, La banlieue parisienne, cent cinquante ans de transformations, Paris, La Documentation française, 1993, 217  p.

NOTES


[i] CHEVALIER 1950, tableau p. 284

[ii] SOULIGNAC 1993, p. 29

[iii] ROULEAU 1997, p. 378

[iv] Cité in ROULEAU 1985, p. 257

[v] Archives Nationales, MC/ET/LXXX/436, Acte relatif aux hypothèques consenties par Jacques Montéage sur ses terrains des Carrières d’Amérique, chez Me Ragot Lucien-Isidore, notaire à Paris, du 30 décembre 1868

[vi] ROULEAU 1997, p. 379

[vii] ROULEAU 1985, p. 263

[viii] Sur le rôle de Paul Fouquiau dans la création du quartier de la Mouzaïa, voir La Mouzaïa

[ix] JACQUEMET 1976 (voir bibliographie)

[x] SELLALI 1996, p. 45

[xi] ROULEAU 1997, p. 381

[xii] ROULEAU 1997, p. 381

Illustrations

Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris via Wikimedia Commons

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Une réflexion sur “Après 1850… vue d’ensemble

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