Au sein d’un espace urbanisé de plus en plus étendu et peuplé, la croissance de Paris a fait surgir au long des siècles de nouvelles centralités, des nœuds qui structurent le tissu urbain. Parmi les lieux où se concentre la vie sociale, les théâtres, dont la fréquentation fait partie des usages de la ville, au moins depuis le Moyen Age.

Quelles cartes de Paris les théâtres dessinent-ils au long des siècles ? Où se trouvent-ils ? Et d’abord, quels sont-ils ?

Dans ce premier article, de plusieurs qui essaieront d’approcher la réponse à ces questions, on prendra pour point de départ la fin du XIVe siècle – le premier moment où des documents attestent de représentations théâtrales à Paris.

Plan de Paris vers 1450 situant les trois lieux dont il sera question dans cet article : l’Hôtel de Flandre, l’Hôtel de Bourgogne et, identifiable par les croix de son cimetière, la Trinité. Carte : Michel Huard, Atlas Historique de Paris.

1402 : Charles VI, par lettres patentes du 4 décembre, autorise les Confrères de la Passion de Notre Seigneur à représenter en public leur spectacle. C’est que le théâtre, à cette époque, est affaire de religion. On y présente des jeux appelés mystères, tels le Miracle de Théophile joué à Aunay-lès-Bondy en 1384, ou les Passions jouées annuellement à Paris dès 1380, à Chelles en 1395, à Saint-Maur-des-Fossés en 1398.

Toutes ces représentations donnent lieu à une surveillance étroite des autorités, qui se méfient du grand concours de peuple qu’elles peuvent provoquer en ces temps troublés (la révolte des Maillotins date de 1382). Une ordonnance des 3 et 4 juin 1398 du prévôt de Paris rappelle qu’aucune représentation de “jeux de personnages par manière de farces, de vies de saints ne autrement”, ne peut se faire sans l’autorisation du roi ou du prévôt, à Paris, à Saint-Maur et dans la banlieue parisienne. Aussi le prévôt interdit-il la représentation de la Passion annoncée à Saint-Maur-des-Fossés.

Selon toute vraisemblance, cette Passion devait être jouée par les Confrères de la Passion. Il existait, en cette fin du XIVe siècle plusieurs confréries – associations purement religieuses ou attachées à un métier – « qui montaient de petits spectacles destinés à être joués en salle fermée à l’intention des membres de la confrérie, comme les Miracles de Nostre Dame par personnages joués devant la confrérie des Orfèvres. Mais la confrérie de la Passion était unique, puisque sa fonction principale n’était pas le culte d’un saint patron, mais l’organisation de spectacles publics. »

Cette confrérie bénéficiait d’appuis suffisants pour jouer devant le roi en 1381 (la Passion, à l’Hôtel Saint-Pol) ou devant le duc d’Orléans en son hôtel en mai 1399 (l’Annonciation de la Vierge Marie et la Nativité de Nostre Seigneur Jhesu Christ).

Ainsi peuvent s’expliquer les lettres patentes de 1402, par lesquelles Charles VI donne et octroie à la confrérie de la Passion, “ceste foiz pour toutes et a tousjours perpetuelment, par la teneur de ces presentes lettres, auctorité, congié et licence de fere et jouer quelque misterre que ce soit, soit de ladicte Passion et Résurrection ou autre quelconque tant de saincts comme de sainctes”, en quelque lieu qu’elle pourra trouver, dans la ville de Paris comme en sa banlieue, pourvu qu’un ou plusieurs officiers royaux soient présents.

On sait, grâce à ces lettres de 1402, que les Confrères de la Passion avaient déjà joué devant le roi et on y apprend que la confrérie avait été créée en l’église de la Trinité à Paris. L’hôpital de la Trinité trouve son origine dans une œuvre de charité. En 1202, deux religieux allemands, Guillaume Escuacol et Léon de la Paslée, acquièrent un terrain hors l’enceinte fortifiée de Philippe-Auguste qui vient d’être érigée, au lieu-dit la Croix de la Reine, sur la chaussée menant à Saint-Denis (entre les actuels n° 142 et 164 de la rue Saint-Denis, au coin de la rue Greneta). Ils y fondent un établissement destiné à accueillir les pèlerins et les voyageurs qui, arrivés après le couvre-feu, trouvent les portes de la ville fermées. Dès 1210, les deux fondateurs remettent l’administration de l’hôpital aux religieux d’Hermières, de l’ordre des Prémontrés. Peu à peu, les nouveaux administrateurs se désintéressent de l’œuvre qu’ils dirigent. En 1402, ils louent aux Confrères de la Passion la grande salle de l’hôpital, vaste espace de 42 mètres de long et 12 mètres de large, soutenue par des arcades, que la confrérie aménagera en théâtre.

Détail du plan de Truschet et Hoyau montrant, dans le Paris de 1550, entre les rues Saint Martin et Saint Denis, le cimetière de la Trinité, au lieu où se tenait l’hôpital de la Trinité vers 1400. Le nord est à gauche.

La confrérie est riche, car le public parisien doit payer pour assister aux spectacles et elle est la seule, semble-t-il, qui ait le droit de monter les grands mystères, c’est-à-dire des représentations de drames bibliques ou hagiographiques, dont on sait, au moins pour la fin du XVe siècle, qu’elles s’étalaient souvent sur plusieurs journées, exigeaient parfois la construction d’un théâtre spécial, capable de fournir assez de places pour un auditoire de plusieurs milliers de personnes, et donnaient lieu à un chiffre d’affaires important.

G. A. Runnalls (dans un article de Romania qui est la source principale du présent texte) a recensé et transcrit tous les documents connus relatifs aux activités de la confrérie de la Passion entre 1402 et 1548. Ces documents nous apprennent que les mystères sont représentés en de multiples lieux.

En 1422, un Mystère de la Passion Saint Georges est donné à l’Hôtel de Nesles, où se presse « l’élite de la noblesse franco-anglaise ».

Beaucoup plus tard, en 1499, la confrérie monte une Passion, qui occupe plusieurs journées étalées sur trois semaines du mois de juillet. « Le théâtre n’est pas à la Trinité, mais construit ad hoc sur une place publique, le Vieux Cimetière Saint-Jean, actuellement place Baudoyer. Le contrat montre qu’il devait s’agir d’un théâtre énorme, érigé en plein air, et que les spectateurs pouvaient utiliser les fenêtres et les greniers des bâtiments qui entouraient la place pour regarder le jeu ».

En 1539, un Sacrifice d’Abraham est joué devant le roi François Ier à l’Hôtel de Flandre. A cette époque, la confrérie a quitté l’hôpital de la Trinité, après que le Parlement de Paris a décidé d’employer ses bâtiments pour héberger et instruire les enfants pauvres de Paris. Elle continuera néanmoins à louer à la Trinité une petite salle et y gardera une chapelle où elle célébrera ses offices religieux jusqu’à son abolition en 1677.

La représentation du Sacrifice d’Abraham a dû être l’une des toutes premières montées par la confrérie dans l’Hôtel de Flandre. Le théâtre qu’elle y a fait bâtir devait se situer dans l’un des jardins de ce vaste ensemble, qui comprenait plusieurs logis. Il avait pour origine l’hôtel bâti en 1278 par Guy de Dampierre, comte de Flandre, sur un vaste terrain situé hors l’enceinte de Philippe Auguste, qui serait à peu près circonscrit aujourd’hui par les rues Hérold, Coquillière, Jean-Jacques Rousseau et Etienne Marcel. Propriété un temps de la maison de Bourgogne, il avait intégré le domaine de la couronne en cette même année 1539.

Détail du plan de Truschet et Hoyau, montrant les terrains de l’Hôtel de Flandre qui viennent d’être lotis.

En 1539, la Passion, en 1541, les Actes des Apôtres et, en 1542, le Viel Testament, sont joués dans cet hôtel. L’un des serviteurs du duc Guillaume de Clèves, qui accompagne son maître le 29 juin 1541, décrit le théâtre : “il était disposé en rond, à l’antique manière des Romains, de telle sorte que tout le monde pouvait être assis, les uns plus haut que les autres, sur vingt rangs. Les rangs étaient surmontés de trois étages circulaires, qui étaient tous agréablement aménagés en diverses loges et galeries.” Selon H. Rey-Flaud, plus de 6000 spectateurs pouvaient y prendre place.

La représentation du Viel Testament aurait pu ne pas avoir lieu. En décembre 1541, le Parlement délibère en vue de son interdiction. Les arguments du procureur du roi, qui s’appuie sur des citations tirées du droit romain et du droit canon, se développent sur plusieurs registres. Il avance tout d’abord que, du temps de l’empire romain, les ludi seculares étaient des évènements fort rares et qu’il ne faut pas permettre que, de l’initiative des Confrères de la Passion, soient montés des spectacles annuels – ce qui suggère que cette initiative est récente et que la confrérie n’organisait sans doute pas des spectacles de cette dimension avant la Passion de 1539. Mais les arguments principaux sont ailleurs. Le procureur entend démontrer que la représentation des Actes des Apôtres a eu des répercussions malsaines sur le public. Afin de s’assurer une place au spectacle pendant les six mois qu’il a duré, les Parisiens auraient abandonné leurs emplois quotidiens et cessé d’aller aux offices religieux, de sorte que le clergé aurait dû différer ou avancer l’heure des offices. Les confrères auraient par ailleurs ajouté aux textes des épisodes farcesques. Le public se serait adonné à des “adultaires et fornications infinies”, tout en se moquant de la mauvaise qualité du jeu des acteurs et des effets scéniques ratés. Surtout, le procureur soulève la question de l’argent. Il soutient que les organisateurs veulent monter le Viel Testament non pour l’édification du peuple, mais uniquement pour faire des bénéfices. C’est pour cette raison qu’ils prolongent autant que possible le nombre de jours de spectacle et qu’ils augmentent le prix des places chaque année. Le résultat est que l’ouvrier parisien dépense tous ses gages en allant au spectacle, laissant sa famille affamée, et surtout que les aumônes données aux pauvres sont sévèrement réduites.

On est tenté de spéculer sur les revenus de la confrérie. Selon les calculs de H. Rey-Flaud, une représentation dans le théâtre de l’Hôtel de Flandre aurait pu accueillir, dans ses 225 loges, 2 250 personnes et 3 384 assises sur les gradins. A supposer que toutes ces places aient été occupées, et que leur prix ait été le prix maximum – on le verra – que le Parlement a autorisé en 1541, la recette pour une représentation étalée sur 30 journées aurait été de 23 212 livres tournois. Même si les chiffres réels sont bien en-deçà de ce calcul théorique, on mesure à quel point une représentation organisée par la confrérie pouvait influer sur l’économie de la ville de Paris.

Ces recettes sont à la hauteur des dépenses engagées. En décembre 1541, les préparatifs du Viel Testament ont déjà coûté 7 000 livres. Dès 1539, une Chronique du roi François Ier nous décrit la “monstre” (le défilé avant le spectacle de tous les acteurs en costumes à travers les rues de Paris) qui annonce, le dimanche 18 mai, la représentation de la Passion qui commencera le 26 mai : “tous les personnaiges estoyent habillez de velours, drap d’or, satin et d’aultres de soye de diverses couleurs, et n’y avoit personnaige qui ne fust habillé de differant habit, qui estoit chouse admirable et delectable à veoir. »

Cette approche économique est d’autant plus pertinente que les confrères ne sont ni des religieux ni des saltimbanques mais des bourgeois de Paris – de toutes les conditions, en particulier des artisans. Les quatre entrepreneurs des Actes des Apôtres de 1541 sont Jehan Louvet, grainetier-fleuriste et sergent à verge du Châtelet, ancien maître de la confrérie, François Poutrain, tapissier, François Hamelin, “praticien en court laye”, Léonard Chollet, boucher. En 1542, l’un des organisateurs du Viel Testament est Pierre Hénon, “huissier des generales de la justice des aydes a Paris”, qui devait jouer un rôle important parmi les gens de robe du Parlement de Paris, ancien maître de la confrérie également. On trouve à ses côtés Noël de Hère, marchand de soie.

Au final, la représentation du Viel Testament aura bien lieu. Les lettres patentes obtenues du roi, que François Ier a confirmées le 18 décembre 1541, auront emporté la décision. Le Parlement renonce donc à l’interdiction, mais pose des conditions : on ne jouera que les dimanches et jours de fêtes non solennelles, entre une heure et cinq heures de l’après-midi ; aucune prolongation ni addition de matière comique ne sera permise ; les prix d’entrée seront limités. Enfin, afin d’obvier au “refroidissement d’aumosnes”, les confrères devront payer au trésorier des pauvres de Paris la somme de mille livres tournois.

Rien ne permet de savoir si, après le Viel Testament, d’autres grands mystères furent représentés. Dès 1543, la décision de François Ier de lotir l’Hôtel de Flandre impose à la confrérie de rechercher pour son théâtre un autre lieu. Elle le trouve en 1548 à l’Hôtel de Bourgogne. L’ancien Hôtel d’Artois, bâti en 1270 par Robert II d’Artois, neveu de Saint Louis, hors de Paris mais adossé à l’enceinte de Philippe Auguste, était devenu en 1318 la propriété des ducs de Bourgogne. Ils en avaient fait, agrandie, leur résidence parisienne à partir de 1402 et y avaient construit leur hôtel (dont subsiste la Tour Jean sans Peur) au sein d’un vaste domaine qui serait à peu près circonscrit aujourd’hui par les rues Tiquetonne, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C’est par la rue Mauconseil qu’on accédera au théâtre que les Confrères de la Passion y feront construire.

Plan de Braun et Hogenberg montrant, dans le Paris de 1530, l’emplacement de l’Hôtel de Bourgogne. Le nord est à gauche.

En novembre 1548, le Parlement de Paris, à qui elle a demandé l’autorisation de représenter des mystères dans ce nouveau théâtre, comme elle le faisait dans la salle de la Trinité, interdit à la confrérie de représenter des mystères sacrés. Elle pourra toutefois continuer à monter des mystères profanes, “honestes et licites, sans offenser ne injurier aulcune personne”. En outre, le Parlement défend “à tous aultres de jouer ou representer doresnavant aulcuns jeux ou misteres, tant en la ville, faulxbourgs que banlieue de Paris, sinon que soubz le nom de ladicte confrairie et au proufict d’icelle”, instaurant ainsi un privilège dont on reparlera ailleurs.

Une époque s’achève pour la confrérie : Huon de Bordeaux, que le Parlement autorise en 1557, semble être la dernière représentation qu’elle aura montée par elle-même. Les Confrères de la Passion ne sortent pas pour autant de l’Histoire. Ils demeureront les gardiens pointilleux de leur privilège et surtout, ils ouvriront l’Hôtel de Bourgogne à d’autres troupes qui en feront la renommée.

SOURCES

La source principale de cet article est Graham A. RUNNALLS, « La confrérie de la Passion et les mystères. Recueil de documents relatifs à l’histoire de la confrérie de la Passion depuis la fin du XIVe jusqu’au milieu du XVIe siècle » in Romania, 2004, n°485-486, 2004. pp. 135-201 [Lecture en ligne]. Les citations en sont extraites.

Autres sources :

  • pour la localisation des lieux cités, Jacques HILLAIRET, Dictionnaire historique des rues de Paris, Paris, Editions de Minuit, 1963.
  • pour Henri Rey-Flaud, la référence donnée par RUNNALS est Le cercle magique, Paris, 1973, p. 230-235.

ILLUSTRATIONS

Michel Huard, Atlas Historique de Paris, « Paris 1450, Hôtels de l’aristocratie »

Plan de Truschet et Hoyau

Plan de Braun et Hogenberg

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Une réflexion sur “Le théâtre à Paris aux XVe et XVIe siècles : les Confrères de la Passion

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